Il y a des jeux qui veulent vous divertir. D’autres qui veulent vous impressionner.
Et puis il y a 1998: The Toll Keeper Story, qui vous propose de passer huit heures par jour à lever une barrière en fer, sous la pluie, enceinte jusqu’aux yeux, pendant que la société s’effondre autour de vous.
Un programme comme un autre.
Plateformes : PC
Développeur :GameChanger Studio
Éditeur :GameChanger Studio
Sortie : 28 octobre 2025
On y incarne Dewi, une femme ordinaire dans un pays fictif – Janapa – qui ressemble furieusement à l’Indonésie de la fin des années 90. La crise économique fait rage. Les rumeurs de manifestations grondent. Les militaires passent sans un mot. La monnaie s’effondre. La colère monte. Et vous ? Vous êtes là. Dans votre guérite. Vous vérifiez les papiers. Vous laissez passer ou non. Vous attendez la fin de votre shift.
C’est tout.
Et c’est bouleversant.
1998: The Toll Keeper Story, développé par le studio indonésien GameChanger, choisit de raconter la crise à travers l’ennui.
C’est un jeu lent, modeste, sans éclat. Pas d’action, pas de climax, pas de choix spectaculaires. Vos journées consistent à contrôler des véhicules, lire des documents, observer les visages, parfois répondre par une phrase, un silence, une hésitation.
Et c’est là que la magie opère.
Chaque voiture est une histoire à moitié dite : un homme nerveux qui revient chaque jour à la même heure, une femme muette qui fuit vers le nord, un soldat qui vous fixe sans cligner. Rien n’est expliqué. Le jeu ne commente rien. Il vous laisse dans l’ambiguïté. C’est politique, oui. Mais jamais didactique. Il ne vous montre pas le système, il vous place dedans. Vous en faites partie. Et vous êtes fatiguée.
La grossesse de Dewi n’est pas un gadget narratif. C’est une donnée physique. Elle marche lentement. Elle soupire. Elle tient son dos. Elle doit manger. Et penser à son mari. Et à ce monde dans lequel son enfant va naître. Et tout ça, vous le ressentez sans que le jeu ne vous le dise jamais clairement. Il ne raconte pas : il vous fait vivre.
isuellement, Toll Keeper est simple. Une 2D chaleureuse, un peu rugueuse, baignée de pluie, de poussière, de lumière jaune fatiguée. Il n’y a pas de vraie beauté graphique ici, juste la justesse.
Une guérite.
Un couloir.
Un bureau.
Et cette fichue barrière.
La bande-son, elle, est presque absente. Quelques notes, des ambiances, le ronronnement d’un moteur, un silence trop long. Le vrai bruit du jeu, c’est celui du temps qui passe sans rien changer. Et c’est là, précisément, que le jeu vous happe : dans sa lenteur, dans sa répétition. Ce n’est pas l’action qui vous prend aux tripes, c’est l’usure.
L’Indonésie de 1998, c’est un pays en crise, secoué par des révoltes étudiantes, des violences politiques, l’effondrement du régime Suharto.
Mais The Toll Keeper Story ne vous fait pas incarner un révolutionnaire. Il vous propose de vivre cette période depuis un poste de péage.
Pas d’armes. Pas de cris. Juste des gens. Des pauvres gens.
Et vous, au milieu.
Pas parce que vous êtes neutre — mais parce que vous êtes coincée.
C’est peut-être ça, la véritable audace du jeu : parler de politique sans grands mots. Juste avec des visages. Des sacs de riz qui disparaissent. Des bruits de bottes. Et des regards qui en disent long.
Le pouvoir, ici, est toujours hors-champ. Et vous, vous devez composer avec ce qu’il laisse derrière lui.
MON AVIS
En quittant 1998: The Toll Keeper Story, on ne se sent pas victorieux.
On se sent solidaire, un peu triste, un peu plus humain. On ne sait pas si on a bien fait. On ne sait même pas si on a fait quelque chose. Mais on était là.
On a ouvert la barrière.
On a laissé passer l’Histoire, une voiture après l’autre.
TRÈS BIEN
Points forts
- Un jeu rare, pudique, bouleversant dans sa banalité.
- Une perspective politique tout en nuance
- Un gameplay simple mais plein de dilemmes moraux subtils
Points faibles
- Un rythme lent, volontaire, qui rebutera les impatients
- Interface un peu rigide dans certaines interactions
Test effectué sur :
PC (Steam)
